Délire, Cinéma et Littérature

les différents types de délires

!Attention!Spoilers!

Un délire est un trouble du contenu de la pensée caractérisé par la permanence d’idées délirantes. Ces dernières sont des idées en rapport avec une réalité propre au patient, réalité différente de la réalité commune, idées auxquelles le sujet attache une foi absolue, non soumise à la preuve et à la démonstration, non rectifiable par le raisonnement.

Les idées délirantes peuvent être centrées sur le même thème (exemple : délire de jalousie) ou avoir des thèmes multiples. Elles sont sous-tendues par un ou plusieurs mécanismes (interprétation, imagination, intuition, hallucination) et peuvent s’organiser selon une logique ou rester sans liens immédiats entre elles.

La définition conventionnelle du délire ou des idées délirantes n’est pas toujours satisfaisante. Il est important sur le plan clinique et psychopathologique de distinguer le délire dans le cadre d’une pathologie organique (origine tumorale, métabolique, iatrogène, etc…) ou une pathologie psychiatrique (psychoses, névroses). Il faut tenir compte aussi du contexte culturel, religieux, historique.

Par exemple, certaines minorités religieuses ou culturelles peuvent être considérées comme délirantes car elles ne partagent pas les mêmes convictions que la majorité. À l’inverse, le délire d’un patient peut être considéré comme une pensée normale car acceptable sur le plan culturel de la société.

Le cinéma et la littérature nous offrent de très intéressantes illustrations de délires.

L’histoire d’Adèle H. (Film de François Truffaut, 1975)

Dans ce film de François Truffaut, Isabelle Adjani incarne une des filles de Victor Hugo, Adèle.

Adèle souffre d’érotomanie : elle se croit aimée du lieutenant britannique Albert Pinson, lequel ne s’intéresse qu’à l’argent qu’elle peut lui donner.

Son délire la poussera à suivre tous les déplacements d’Albert, du Canada à la Barbade et à mentir à son père, lui affirmant être désormais l’épouse du lieutenant. Elle prétend être enceinte de lui, ce qui n’est qu’un énième mensonge. Adèle finira sa vie sous tutelle, dans une maison de santé.

Répulsion (Film de Roman Polanski, 1965)

Dans ce film de Roman Polanski, Carol, jouée par Catherine Deneuve, est rebutée par tout ce qui a trait au masculin. Elle ne supporte pas l’odeur des hommes, ni leur contact.

S’isolant dans un appartement, elle a des hallucinations : elle voit les murs se fissurer et des mains en sortir, qui la palpent.

Elle finira par blesser une cliente dans le salon de beauté dans lequel elle travaille, puis par tuer deux hommes.

Black Swan (Film de Darren Aronofsky, 2010)

Dans ce film sur les répétitions du ballet « Le lac des Cygnes », l’héroïne principale subit la difficulté de l’entraînement des petits rats de l’opéra, la dureté de son professeur, la pression du milieu (devenir première danseuse et ne pas se faire prendre cette place par des danseuses concurrentes) et enfin, la frustration de sa mère, qui n’a pu mener à bien une carrière similaire.

Cette dernière use d’ailleurs et abuse du double-binding à l’égard de sa fille.

Nina commence donc par avoir des hallucinations visuelles, pensant avoir des relations sexuelles avec Lily, la danseuse censée dans un premier temps jouer le rôle du cygne noir.

Nina finira par poignarder Lily, afin de l’empêcher de jouer ce rôle. Elle se rendra compte que c’est elle-même qu’elle a poignardée, au terme d’une représentation majestueuse. Elle aura donc livré une performance grandiose, au prix de sa santé mentale et de sa vie.

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Magic Magic (Film de Sebastián Silva, 2013)

Dans ce film, l’héroïne principale, Alicia, quitte la première fois son pays natal, les Etats-Unis, pour retrouver sa cousine Sara au Chili. On sent dès le début du film qu’Alicia ne va pas bien.

Arrivée sur place, Alicia est mise devant le fait accompli : non seulement sa cousine doit s’absenter, mais encore, le petit groupe qui l’accompagne, constitué d’amis de Sara, doit marcher pendant dix heures dans la jungle afin de rejoindre le point de chute.

Ceci angoisse Alicia, qui subit en plus le comportement de Brink, jeune homme impoli qui se plaît à la décontenancer. 

Elle finit par avoir peur de lui et le frappe au visage. Elle se sent humiliée par le groupe, désespère de voir sa cousine revenir et est de plus en plus nerveuse en l’absence de signal téléphonique lui permettant d’expliquer clairement à sa cousine la situation dans laquelle elle se trouve.

Au retour de Sara, elle entend des voix, commet un acte sexuel sur la personne de Brink sans le consentement de ce dernier, fait qu’elle niera plus tard et couvre tous les miroirs de la maison.

Apocalypse Now (Film de Francis Ford Coppola, 1979)

Dans ce film, c’est le personnage du Colonel Kurtz, joué par Marlon Brando, qui nous intéresse. Soldat patriote, le colonel Kurtz se rend coupable de crimes de guerre pendant la guerre du Vietnam, désobéissant de fait à son commandement.

Retiré au Cambodge, il s’entoure de montagnards pour lesquels il est un demi-Dieu. Son délire mégalomaniaque provoquera sa chute, puisque l’armée américaine chargera un officier des forces spéciales de le neutraliser.

Bug (Film de William Friedkin, 2006)

Deux âmes perdues se rencontrent et emménagent dans une chambre miteuse d’un motel en Oklahoma.

Agnes ne se remet pas de la disparition de son fils et Peter est convaincu d’avoir été l’objet de tests biologiques de l’armée américaine (délire de persécution). Après leur première nuit d’amour, il est persuadé que leur chambre et son corps sont infestés d’insectes envoyés par le gouvernement.

Il finira par s’arracher une dent (auto-mutilation), contenant d’après lui un des insectes en question (délire hypocondriaque).

Au fil du film, on apprend que Peter s’est échappé d’un hôpital psychiatrique. Il tuera le médecin venu le chercher (meurtre), déclarant que c’est un robot envoyé par l’armée.

Le couple finira par s’immoler, afin de mettre fin à la reproduction des insectes, censés prendre le contrôle du monde.

L’Analphabète (Livre de Ruth Rendell, 1977)

Le livre commence par cette phrase : « Eunice Parchman a tué la famille Coverdale parce qu’elle ne savait ni lire ni écrire ».

Eunice Parchman est analphabète, fait dont elle a honte et qu’elle s’évertue à cacher. Sa honte et son repli sur soi l’aveuglent et la rendent incapable de comprendre la réalité qui l’entoure.

Elle souffre d’un délire d’interprétation qui la met en permanence sur ses gardes. Ce qui n’est que de la gentillesse et du respect à son égard sont pour elle de l’intrusion. Elle finira par tuer la famille qui l’a accueillie et qui a voulu l’intégrer.

Le film « La Cérémonie », de Claude Chabrol, est basé sur ce livre.

Joker (Film de Todd Phillips, 2019)

Arthur Fleck gagne modestement sa vie comme clown, au début des années 80. Il a un problème psychiatrique pour lequel il reçoit un traitement. Il est parfaitement conscient de cet état et cherche de l’aide. Cet état ne sera jamais nommé. Il pourrait s’apparenter, entre autres, au syndrome de Gille de la Tourette : en effet, il rit de manière inappropriée, en n’importe quelle circonstance.

Il rêve d’une carrière d’humoriste sur scène. Sa mère objecte : « Ne dois-tu pas être drôle pour être comédien ? ».

On apprendra au fil du film qu’Arthur a été maltraité par le petit-ami de sa mère (il a été attaché au radiateur et a subi un traumatisme crânien) et négligé par cette dernière. Elle-même érotomane, elle se pense aimée par le candidat à la mairie de Gotham, Thomas Wayne (le père de Bruce Wayne, qui deviendra Batman).

Elle affirme à son fils qu’il est le fils de Thomas. Il n’en est rien. Mais on sent chez Arthur le besoin d’un père : dans son délire, lorsqu’il s’imaginera reçu sur le plateau de Murray (voir plus loin), il le serrera dans ses bras. Plus tard, il suivra Thomas Wayne aux toilettes d’un cinéma, le confrontera et lui demandera le respect, ou une embrassade (un câlin).

En raison de coupes dans les subventions gouvernementales, les crédits alimentant les services d’aides médico-sociaux qui apportaient un peu d’aide à Arthur, sous forme de médicaments et d’assistance psychologiques, sont coupés. Arthur ne prend plus son traitement.

Il commence à avoir des idées délirantes et se voit invité sur le plateau de télévision du comique Murray Franklin. Il imagine aussi entretenir une relation amoureuse avec sa voisine.

En réalité, Murray l’a publiquement humilié et sa voisine ne veut pas qu’il s’approche d’elle.

En état de légitime défense, il tuera deux traders de Wall Street. Il poursuivra cependant le troisième et le tuera également, bien que plus en danger.

Son acte entraînera une révolte des laissés-pour-compte contre les « riches », dans tout Gotham. Cet aspect est aussi intéressant, en termes d’étude de la psychologie des foules : Arthur n’a jamais eu l’intention de créer un mouvement de révolte sociale, mais la foule s’est approprié cette violence. Ne dit-on pas, communément, « la foule en délire » ?

Arthur tuera sa mère, puis Murray. Et le médecin qui le prendra en charge à l’institut psychiatrique.